Aller au contenu principal
Menu de navigation
COSTE Architectures - Accueil

De la piscine à l’eau vivante

De la piscine à l’eau vivante

Ce que trente années d’architecture aquatique ont changé dans mon regard sur l’eau

J’ai passé une grande partie de ma vie professionnelle à concevoir des piscines.

Des piscines publiques, des centres aquatiques, des espaces de bien-être, des équipements sportifs et de loisirs.

Pendant plus de trente ans, avec COSTE Architectures, nous avons cherché à les rendre plus belles, plus performantes, plus confortables, plus économes et, progressivement, plus écologiques.

Je pensais donc bien connaître l’eau.

Je connaissais les débits, les volumes, les températures, les pertes de charge, les systèmes de filtration, les renouvellements d’eau, les contraintes sanitaires, les consommations énergétiques.

Je savais comment construire son contenant.

Comment la faire circuler.

Comment la filtrer.

Comment la chauffer.

Comment la désinfecter.

Et pourtant, après toutes ces années, une question a commencé à s’imposer :

connaissions-nous vraiment l’eau ?


Une histoire ancienne

Bien avant l’architecture, l’eau était déjà là.

Dans mon enfance en Méditerranée, dans la baie d’Hyères, sur la presqu’île de Giens.

Dans mes premières plongées en apnée puis avec bouteille.

Dans cette fascination pour le passage entre deux mondes : l’air et l’eau.

Plus tard, presque naturellement, elle est revenue dans ma vie professionnelle.

Projet après projet, COSTE Architectures est devenue une agence particulièrement investie dans la conception des équipements aquatiques.

Mais ce parcours n’a jamais consisté seulement à dessiner des piscines.

À travers elles, nous avons progressivement interrogé la manière de construire, de consommer de l’énergie, d’utiliser l’eau et finalement de mettre en relation architecture, corps humain et environnement.

Certains projets ont constitué de véritables étapes dans cette évolution.


Loches : faire entrer le vivant dans la piscine

La piscine Naturéo de Loches a été l’un de ces premiers jalons.

Lauréat du concours en 2008 et livré en 2011, ce centre aquatique associait les bassins intérieurs traditionnels à une véritable baignade biologique extérieure intégrée au paysage. Sa conception bioclimatique, ses systèmes de filtration optimisés et son approche environnementale permettaient d’annoncer des réductions de 25 % des consommations énergétiques et de 36 % des consommations d’eau par rapport à une piscine classique.



À l’époque, cette association entre piscine publique et baignade naturelle était encore inhabituelle.

Pour moi, elle a constitué une première ouverture.

Pour la première fois, deux cultures de l’eau cohabitaient dans un même équipement.

À l’intérieur, la piscine conventionnelle, parfaitement maîtrisée techniquement.

À l’extérieur, une eau intégrée dans un biotope, en relation avec le paysage et des mécanismes plus proches des équilibres naturels.

Je ne le formulais pas encore ainsi, mais une question était déjà là :

pourquoi l’eau extérieure pouvait-elle être pensée comme un milieu vivant, alors que l’eau intérieure devait nécessairement être considérée comme un milieu à désinfecter ?


Montreuil : jusqu’où peut-on rendre une piscine écologique ?

Quelques années plus tard, la piscine des Murs à Pêches à Montreuil nous a permis de pousser beaucoup plus loin cette réflexion environnementale.

Le projet associait un centre aquatique couvert à un parc paysager et à 1 200 m² de baignade naturelle extérieure, au contact direct du site historique des Murs à Pêches.

Nous avons cherché la sobriété sous toutes ses formes : énergie, matériaux, exploitation, rapport au paysage.

Construction bois, isolation renforcée, solaire thermique, chaudière bois, récupération de chaleur, ventilation performante, toitures végétalisées, énergies renouvelables… Le projet revendiquait 79 % d’énergie primaire issue de sources renouvelables et a ensuite été cité parmi les équipements sportifs particulièrement écologiques.

C’était une étape importante.



Nous démontrions qu’un équipement aquatique, pourtant réputé extrêmement énergivore, pouvait être profondément repensé.

Mais là encore, l’essentiel de nos efforts portait sur ce qui entourait l’eau.

Le bâtiment.

L’énergie.

L’enveloppe.

Les matériaux.

La ventilation.

Le paysage.

Nous progressions considérablement dans notre manière de concevoir la piscine.

Mais nous n’avions peut-être pas encore suffisamment interrogé l’eau elle-même.


Amboise : commencer à remettre en cause le chlore

La piscine d’Amboise a représenté une nouvelle étape.

Lauréat du concours en 2018 et livré en 2020, le projet cherchait explicitement à conjuguer performance environnementale et santé des baigneurs.

Bois structurel, matériaux sains, lumière naturelle, réduction des consommations d’eau, récupération d’énergie et panneaux solaires hybrides participaient à cette recherche d’une piscine plus sobre.

Mais surtout, nous avions inscrit au cœur du projet une ambition qui me paraît aujourd’hui déterminante : explorer un traitement biologique de l’eau permettant de supprimer l’usage du chlore.

Ce n’était plus seulement l’enveloppe du bâtiment que nous interrogions.

C’était le principe même selon lequel une eau de baignade devait nécessairement être désinfectée chimiquement.



Avec le recul, Loches, Montreuil et Amboise dessinent presque une trajectoire.

À Loches, nous faisions entrer la baignade biologique dans le programme.

À Montreuil, nous cherchions à faire de la piscine entière un équipement écologique.

À Amboise, nous commencions à questionner directement le traitement de l’eau.

Et progressivement une contradiction devenait impossible à ignorer.


Et si nous avions oublié l’eau ?

Nous avions beaucoup travaillé sur le bâtiment qui entourait le bassin.

Sur l’énergie.

Sur l’enveloppe.

Sur la lumière.

Sur les matériaux.

Sur la qualité de l’air.


Mais finalement assez peu sur la nature même de l’eau dans laquelle nous demandions aux gens de se baigner.

Le fonctionnement de la piscine moderne repose encore très largement sur un principe devenu presque intangible :

une eau de baignade doit être continuellement corrigée, filtrée et désinfectée.


Nous utilisons donc des procédés chimiques puissants pour maintenir une eau conforme aux exigences sanitaires.

Puis nous devons gérer les conséquences de cette désinfection.

Les chloramines.

Les sous-produits de désinfection.

La qualité de l’air des halls de bassins.

La corrosion des structures.

Le renouvellement de l’eau.

Les consommations énergétiques liées au traitement et à la ventilation.

Et nous avons progressivement construit autour de l’eau des installations techniques extraordinairement sophistiquées.

Pendant longtemps, comme beaucoup de professionnels, j’ai considéré cela comme une nécessité.

Puis j’ai commencé à me demander :

est-ce réellement la seule manière de faire ?


Sortir du réflexe de désinfection

Cette question a ouvert pour moi un nouveau champ d’exploration.

J’ai commencé à m’intéresser plus profondément aux baignades naturelles, à la filtration biologique, aux mouvements de l’eau, aux vortex, aux équilibres microbiologiques, aux interactions entre l’eau, les minéraux, les végétaux, la lumière et l’environnement.

Des rencontres et des expériences ont progressivement nourri cette recherche.

Certaines approches sont parfaitement documentées scientifiquement.

D’autres font encore l’objet de recherches ou d’expérimentations.

Il me semble important de ne pas les confondre.

Mais il me paraît tout aussi important, en tant qu’architecte, de conserver la capacité de questionner nos certitudes.

C’est ainsi que j’ai réalisé, sur mon lieu de vie en Haute-Provence, un bassin expérimental fonctionnant sans désinfection chimique conventionnelle.

Et, paradoxalement, après plus de trente années passées à concevoir des piscines, j’ai eu le sentiment de recommencer à apprendre.


Lorsque l’on retire le chlore, tout change

On ne cherche plus seulement à désinfecter l’eau.

On cherche à comprendre son équilibre.

Son mouvement.

Sa température.

Son exposition à la lumière.

La fréquentation du bassin.

Son interaction avec son environnement.

On passe progressivement d’une logique de correction permanente à une logique de recherche d’équilibre.

Cette différence peut sembler subtile.

Pour moi, elle est devenue fondamentale.

Elle change la technique.

Mais elle change surtout notre posture de concepteur.

Au lieu de partir du principe que la nature est un désordre qu’il faut contrôler, on commence par se demander quels équilibres peuvent être accompagnés.


Peut-on parler d’« eau vivante » ?

J’utilise aujourd’hui volontiers cette expression.

Non pas pour lui donner une définition mystérieuse ou ésotérique.

Mais parce qu’elle traduit assez bien le changement de regard que j’ai vécu.

Une eau n’est pas seulement H₂O circulant dans une canalisation.

Une eau de baignade est un milieu complexe.

Elle échange avec l’air.

Avec la lumière.

Avec les matériaux.

Avec les micro-organismes.

Avec les végétaux lorsqu’ils sont présents.

Avec les corps qui s’y immergent.

Elle évolue.

Elle réagit.

Elle trouve — ou perd — ses équilibres.

Parler d’eau vivante, c’est d’abord reconnaître cette complexité.

Et accepter que notre rôle ne consiste peut-être pas toujours à neutraliser le milieu, mais parfois à créer les conditions permettant à un équilibre de s’installer.



Une remise en question pour le monde de la piscine

Je connais suffisamment bien la piscine publique pour savoir que l’on ne peut pas simplement supprimer demain tous les systèmes de désinfection existants.

Les contraintes sanitaires sont réelles.

Les responsabilités des exploitants le sont également.

Les fortes fréquentations imposent des conditions extrêmement exigeantes.

Il serait irresponsable de prétendre le contraire.

Mais cette réalité ne doit pas nous empêcher de chercher.

Elle devrait au contraire nous y obliger.

Car le modèle actuel atteint certaines de ses limites.

Face à la raréfaction de l’eau.

Face au coût de l’énergie.

Face à la recherche d’environnements plus sains.

Face aux conséquences d’un recours massif à la chimie.

Face au changement climatique.

Nous devons accepter de réinterroger certains fondamentaux.

Pas pour nier ce qui a été réalisé.

Je serais d’ailleurs mal placé pour le faire : j’ai consacré une grande partie de ma carrière à perfectionner ce modèle.

Mais précisément parce que je le connais bien, je crois aujourd’hui nécessaire d’ouvrir d’autres voies.


Et si la piscine redevenait un écosystème ?

Cette question me passionne aujourd’hui.

Que pourrait devenir une piscine conçue dès l’origine comme un écosystème plutôt que comme un volume d’eau artificiellement maintenu dans un état sanitaire ?

Peut-on associer plusieurs principes ?

Une hydraulique davantage inspirée des mouvements naturels de l’eau.

Des filtrations biologiques ou minérales.

Une réduction radicale des produits chimiques.

Des bassins davantage ouverts sur leur environnement.

Une utilisation plus intelligente du soleil et du climat.

Une architecture plus frugale.

Une relation beaucoup plus étroite avec le paysage.

Il ne s’agit pas de revenir en arrière.

Il s’agit probablement, au contraire, d’aller plus loin dans notre maîtrise technique pour être capables d’utiliser moins de technique.

C’est un paradoxe que l’architecture connaît bien.


De la piscine à l’architecture

En travaillant sur l’eau, j’ai progressivement compris que la question dépassait largement les bassins.

Car nous faisons souvent la même chose avec les bâtiments.

Nous cherchons à maîtriser leur température.

Leur humidité.

Leur air.

Leur lumière.

Nous isolons.

Nous mécanisons.

Nous régulons.

Puis nous ajoutons de nouvelles technologies pour contrôler les systèmes que nous avons nous-mêmes rendus complexes.

La technique est évidemment indispensable.

Mais peut-être avons-nous parfois oublié une question préalable :

comment un bâtiment peut-il travailler avec son environnement avant de chercher à s’en protéger ?

C’est probablement le principal enseignement que l’eau m’apporte aujourd’hui.

Observer avant de corriger.

Rechercher les équilibres.

Comprendre les interactions.

Faire travailler ensemble l’eau, l’air, le soleil, la matière et le végétal.

Cette manière de penser rejoint profondément l’évolution actuelle de COSTE Architectures.


Concevoir avec le vivant

Je ne souhaite plus considérer un bâtiment comme un objet isolé.

Un bâtiment appartient à un milieu.

Il reçoit de la lumière.

Il échange de la chaleur.

L’air le traverse.

L’eau y circule.

Des végétaux peuvent l’accompagner.

Des humains l’habitent et leurs corps réagissent en permanence aux espaces que nous dessinons.

L’architecture agit sur le vivant.

Dès lors, notre métier change légèrement de nature.

Il ne s’agit plus seulement de produire une forme ou de répondre à un programme.

Il s’agit de créer des conditions favorables.

Favorables au confort.

À la santé.

À la biodiversité.

À la sobriété.

À la relation entre les êtres humains et leur environnement.

L’eau, l’air, la lumière et le végétal ne peuvent plus être considérés comme des éléments que l’on ajoute à l’architecture.

Ils sont une matière première de l’architecture.


Une nouvelle étape pour COSTE Architectures

Après plusieurs décennies de pratique, je ne considère donc pas cette évolution comme une rupture avec mon parcours.

Je la vois exactement à l’inverse.

Elle en est la continuité.

Loches, Montreuil, Amboise et tant d’autres projets ont été autant d’étapes d’un apprentissage.

Chacun nous a permis d’aller un peu plus loin.

Réduire les consommations.

Construire plus sobrement.

Faire entrer le paysage et le vivant dans les équipements.

Questionner le traitement de l’eau.

Et finalement remettre en cause certaines évidences que nous avions nous-mêmes longtemps considérées comme incontournables.

Toutes ces années passées à construire des équipements aquatiques m’ont donné une connaissance très concrète de leurs qualités, mais aussi de leurs limites.

Elles me donnent aujourd’hui la liberté — et peut-être la responsabilité — de les questionner.

COSTE Architectures souhaite poursuivre cette recherche.

Sur les piscines et les équipements aquatiques, naturellement.

Mais également sur l’habitat, les équipements publics, les lieux de soin, les espaces de travail et les projets de transformation.

Avec quelques principes devenus essentiels :

Construire moins lorsque cela est possible.

Transformer avant de démolir.

Utiliser des matériaux sains et renouvelables.

Travailler avec le climat plutôt que contre lui.

Redonner une place centrale à l’eau, à l’air, à la lumière et au végétal.

Et rechercher des architectures capables de prendre soin.


Je pensais être devenu spécialiste des piscines

Peut-être étais-je simplement en train d’apprendre quelque chose sur l’eau.

Pendant des années, j’ai dessiné ses contenants.

J’ai cherché à les rendre plus beaux, plus performants, moins énergivores, plus écologiques.

Aujourd’hui, une autre étape commence.

Je cherche davantage à comprendre les conditions dans lesquelles l’eau elle-même peut conserver ses qualités et ses équilibres.

Ce déplacement change profondément ma manière d’aborder mon métier.

Car l’eau nous rappelle une évidence que notre fascination pour la technique nous fait parfois oublier :

nous ne créons pas le vivant.

Nous pouvons le contraindre.

Nous pouvons l’altérer.

Mais nous pouvons aussi observer son fonctionnement, travailler avec lui et essayer de créer les conditions qui lui permettent de s’épanouir.

Je crois que l’architecture de demain devra largement réapprendre cela.


Et après trente années passées au bord des bassins, je suis convaincu d’une chose :

l’eau a encore beaucoup à nous enseigner.